Surgissant de l’obscurité, une ombre menaçante fonce sur nous, dans des craquements sinistres, les étincelles se reflétant sur les eaux sombres, nous aveuglent.

La proposition de notre logeur était alléchante, remontez le fleuve pendant une heure pour nous rendre au marché de nuit. Voilà qui se refuse difficilement.

Sur le ponton, nous patientons dans le soleil couchant qui nous gratifie de ses doux rayons. Une pensée va aux proches qui sont restés en France, pluie, grêle ainsi que températures négatives. J’ai honte…

Une fraction de seconde seulement.

Le chant particulier des Koels me ramène rapidement au bord de l’eau paisible, ponctuée de quelques jacinthes qui s’alanguissent en radeau vert nonchalant. Quelques bouteilles de plastique trahissent la présence de filet de pêche.
Attente

Un bruit du moteur, apparaît une embarcation, un bac, enfin ça y ressemble. Une grande plateforme de 20 m de long pour 3 de large, permettant d’y loger 2 voitures, avance vers nous. Pour 5 personnes, nous ne serons pas à l’étroit. Bonjour notre bilan carbone… Des chaises de jardin en plastique blanc récupérées sur l’embarcadère, le navire est armé.

Installés, nous remontons le cours d’eau entre filets, petites embarcations en bois, maisons flottantes, ou encore pêcheurs à la ligne, le fleuve est vivant, habité, utile.

Les derniers rayons de l’astre du jour nous gratifient d’un feu d’artifice de rouge, d’orange, de violet, d’ombre et de lumière. Magnifique.

Les « hello » fusent des maisons flottantes, les « coucous » joyeux ponctuent notre arrivée en centre-ville.

Le petit marché est très animé dans ce soir de janvier, la température y est pour nous agréable, celle d’un soir d’été dans l’arrière-pays de la Côte d’Azur. Chaque étal exhale des parfums de coriandre, de menthe, de citronnelle, de première fraîcheur. Les grands woks frétillent, s’enflamment, grillent, sautent, pour assaillir le nez du passant avec pour promesse un plat simple et savoureux.

Après nos achats, nous rejoignons le bac, dix-neuf heures, la nuit est tombée, noire.

Sur les eaux sombres jouent les reflets de l’éclairage urbain en de multiples couleurs du vert pâle des lampes aux xénons aux oranges des ampoules au sodium en passant par le blanc blafard des tubes néon. Les maisons flottantes reflètent la lueur changeante des postes de télévision qui diffusent des feuilletons si assidument suivis. La petite lucarne apportant rêve de luxueuse villa, grosses berlines et costume sur mesure. Les méchantes sont vraiment méchantes, les gentils sont vraiment gentils, mais leur univers est impitoyable ♬♫♩🎶
Nous nous éloignons des lumières de la ville, le noir nous engloutit. L’eau ne reflète plus qu’étoiles et quelques loupiotes éparses.

Nous nous regardons mutuellement avec le même point d’interrogation. Comment fait-il pour se diriger ?

– Il connaît ?

– il a l’habitude ?

– il a pris ses repères ?

– il a… ?
Enfin nous sommes estomaqués par l’habileté de notre pilote pour éviter les maisons abandonnées, négocier les courbes du fleuve ou encore les carrelets. Ces grandes installations servent à manipuler de grand filet de pêche carré de 10 m, constitués d’acier et de bambou. Un tube lumineux placé au centre de la nasse attire les poissons. Pratique pour signaler leur présence.

Mais voilà, ils n’en sont pas tous équipés.
Carrelet

Les bambous, dans un craquement sinistre d’os broyés, partent à l’assaut du garde-corps de la barge, pulvérisant dans une gerbe d’étincelles le feu de signalisation bâbord.

D’un bond, nous empoignons l’intrus et en nous arc-boutant nous tentons de ralentir sa progression. Le filet recouvre en partie le pont.

Les craquements de la boîte de vitesse manœuvrée à la hâte, le rugissement du moteur nous rappellent ces vieux films où le capitaine disait:

« machines arrières toutes!!. »

Plus efficace que nos efforts, le moteur stoppe enfin l’erre. L’enchevêtrement de bambou éclaté, de cordages et de filet a mangé plus de la moitié du pont. La marche arrière s’amorce, l’hélice s’emmêlant dans les jacinthes d’eau, dans un vrombissement rageur, le moteur réussit à dégager le bastingage de cet imbroglio.

Plus de peur que de mal.

Bilan: un feu cassé, nous ne nous en sortons pas si mal, non ?

Dans le prochain épisode, je vous dirai comment je suis devenu star