Ordination de moine en Thaïlande – 9 étapes d’un voyage confidentiel

Lors de l'ordination, dans le cortège vêtue d'une tenue traditionnelle brodée, cette danseuse vit la musique

Dans le temple résonnent la ferveur, les rires et la joie, ils annoncent un jour hors du commun. Ces jeunes thaïlandais se préparent à franchir une étape décisive, devenir novices. Un voyage spirituel profond et formateur les attend, mais avant, ils devront suivre un cérémonial ancestral qui allie dignité, liesse et dévotion de toute une communauté.

La veille

Nous avons rencontré par hasard une grand-mère qui s’occupait de son petit-fils. Nous lui avons demandé la raison de la construction de ce chapiteau. Sa réponse, elle nous invita gentiment à l’événement du lendemain.

Le lendemain

L’horloge, fièrement fixée sur le mur bleu délavé, indique six heures. Sa couronne dorée piquée par la rouille cerne son cadran en anachronique chiffre romain. Nous quittons notre chambre dans la relative fraicheur de l’hiver thaïlandais. Nous arrivons une dizaine de minutes plus tard dans le parc ombragé entourant le วัด (wat), pour honorer l’invitation reçue la veille.

Les grands arbres gardiens silencieux, ornés de ผ้าเจ็ดสี (Pha Jet Sii – écharpes colorées), nous accueillent. Les croyances animistes thaïlandaises les considèrent habités par des ผี (fantômes). Les tissus colorés leur rendent hommage et demandent leur protection. Ils indiquent également leur caractère sacré. On ne doit pas les couper, sous peine de courroucer les esprits. Cette pratique vise ainsi à préserver ces spécimens menacés par la déforestation inquiétante. 


L’air vibre d’animation : rires, conversations joyeuses et éclats de voix résonnent sous les feuillages rafraichissants. Nous saluons familles et amis en joignant nos mains pour échanger le ไหว้ (waï-salut traditionnel), geste empreint de respect, de douceur et de gratitude.
Nous ressentons un instant la gêne des intrus, en l’absence de notre hôte. L’étonnement dans les regards se mêle à une discrète fierté de nous compter parmi eux et une curiosité retenue, pudique, pour ne pas accentuer notre embarras. Plusieurs signes nous désignent le cœur de la fête. Nous comprenons que nous assisterons à une ordination.
Commence alors, dans cette ambiance bienveillante, la première étape publique de cette dernière longue journée.

Le coiffeur

L’ordination d’un moine en Thaïlande, บวช (Buat), marque un événement important dans la vie bouddhiste thaïlandaise. Ce moment solennel et festif, rempli de rituels et d’une forte implication familiale, symbolise le passage dans l’ordre monastique

Le futur novice, appelé นาค (nāk), débute sa préparation en privé. 
Aujourd’hui, son entourage lui coupe les cheveux, les mèches collectées dans des paniers en feuilles tressées. Puis, il se rase la tête et les sourcils. Cet acte métaphorique de renoncement affirme son détachement des préoccupations matérielles et son engagement envers une existence religieuse.

La première étape publique, la coupe des cheveux par les proches

Suivra un changement de costume, en privé, pour se préparer à la déambulation publique.

La procession

La tension du futur moine vétu de blanc

Sa tenue blanche symbolise la pureté et la simplicité avant de recevoir la robe safran qui exprime sa transition vers une nouvelle existence dédiée à la quête spirituelle.
Une procession accompagne le นาค (nāk) vers le temple, décoré avec soin. Sa famille et la communauté joyeuse suivent le cortège. Le soleil, la musique et la danse chauffent l’atmosphère et les cœurs.

L'orchestre se déplace en bus et assure le cortège
Vêtue d'une tenue traditionnelle brodée, cette danseuse vit la musique


Le convoi avance mètre après mètre, lentement, je vois un escargot, sur le bas-côté, nous dépasser. Moi aussi, je cherche l’ombre. Nous arrivons dans l’enceinte du temple, nous nous rafraichissons. Les acteurs principaux de la journée disparaissent pour un moment d’intimité et de recueillement.

Un joli sourire, cette jeune fille porte une coupe d’offrande dans le cortège

L’intime

Quelquefois, on doit se faire discret et s’effacer. J’ai laissé les proches officiers dans ce pavillon de quelques mètres carrés. Je ne saurais expliquer ce qui s’y passait ; seuls l’allégresse, les gestes rituels et le parfum d’encens s’échappaient par les portes entrebâillées.

Ce temple est si petit que seulement quelques personnes peuvent s'y tenir

Une frontière invisible se franchit à la sortie du bâtiment : désormais, le futur moine ne doit plus poser ses pieds nus au sol.
Les hommes les plus robustes se préparent à se relayer pour le porter sur leurs épaules, dans une démonstration de force, un insigne honneur et une preuve de dévotion.
La cérémonie prend alors une tournure festive et dynamique.

Le porteur prend en charge le novice, qui ne peut plus toucher le sol

Manège

La ronde commence, vive et joyeuse. Le cortège tourbillonne autour du bâtiment accompagné des rires et le relais des porteurs. L’équilibre représente à chaque pas un challenge, un défi, un don de soi. 


Les porteurs, suivi de la foule, feront trois fois le tour du temple.

La fête atteint son apogée au troisième tour. Une pluie légère de monnaie emballée avec soin par la famille vole vers la foule, suivi de poignées de bonbons. Enfants et adultes se précipitent, dans une joyeuse mêlée, pour saisir un morceau de chance.

Des offrandes toutes enrubannés
Ces pièces de monnaie seront distribuées lors de la cérémonie. ©Fabienne GB
En plein effort, les porteurs se relayent
Distribution de bonbons et des petites pièces

Une pause s’impose avant l’accueil par ses futurs précepteurs.


Une nouvelle étape se prépare, tout aussi symbolique.

En prière

Chaine humaine

Un tapis reçoit les pieds nus de notre héros du jour, face à la salle d’ordination, le โบสถ์ (bot). L’encens brûle, sa fumée diffuse les prières, les chants repris en chœur par la foule, et les bénédictions dans l’air. La famille s’avance, suivie par ses proches et ses amis. Chacun s’accroupit, pose la main sur le dos de son voisin, et ainsi forme un lien symbolique. Je vois dans ce rituel un soutien indéfectible face à son changement de vie et ses futures épreuves.

Une chaine humaine, nous sommes tous avec toi
Une chaîne humaine, nous sommes tous avec toi, toute la famille se lie
Une chaîne humaine, nous sommes tous avec toi


Porteur et novice, une nouvelle fois uni, franchissent les derniers mètres qui les séparaient du temple.

L'entrée dans le temple

Passage

Le porteur fournit un dernier effort et soulève son cavalier pour lui permettre de frapper trois fois le linteau de la porte d’entrée. Le seuil marque une nouvelle étape. Cet ultime geste, lourd de symboles et d’émotions, les épaules ploient, les muscles tremblent. Mais l’honneur d’endosser l’espoir d’une famille interdit toute faiblesse.

Avant d'entrer dans la salle d'ordination, le novice frappe trois fois le linteau, un effort considérable pour le porteur

Le นาค (nāk), à son arrivée au temple, s’agenouille devant un moine supérieur. Il exprime son désir de rejoindre la vie monastique en demandant son ordination. Il récite des phrases traditionnelles en pali, la langue liturgique du bouddhisme theravada. Ces récitations témoignent de sa compréhension des engagements qu’il s’apprête à prendre et de sa volonté à les observer.

Transmission

Le novice reçoit ses robes safran, et les 10 préceptes sur les 227 règles du หินยาน (Vinayan), symboles de son nouveau statut. Le précepteur et les autres religieux prononcent l’acceptation formelle, s’ils estiment qu’il peut suivre cette voie. Il entre officiellement dans le monachisme pour un jour, quelques semaines, des mois ou pour le reste de leur vie.
« La paix vient de l’intérieur. Ne la cherchez pas à l’extérieur. » Cette parole sage de Bouddha résonne en ce jour, où le novice s’engage sur un chemin de quête individuelle et de détachement des préoccupations matérielles.

L’ordination revêt une dimension particulière pour de nombreux hommes thaïlandais. Elle représente un passage, une expérience essentielle pour leur développement personnel et spirituel. Elle procure un grand mérite aux parents, en particulier à la mère, « On dit qu’elle atteint les cieux », cette expression souligne l’importance de cet acte pour elle et pour toute la famille.

Les photos qui accompagnent cet article capturent les moments publics, clés de cette métamorphose. Elles offrent un aperçu de cette tradition ancestrale qu’on doit éprouver, pour ressentir cette transformation symbolique. Je retrace ici mes impressions, ma compréhension et l’interprétation tout à fait personnelle de mon expérience.

Imaginez que vous êtes un photographe chargé de capturer l’essence de cette cérémonie. Quelle scène ou quel détail choisiriez-vous pour illustrer cette transformation ?
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