La valeur de la richesse — L’histoire de Théo

IPH 2014 11 10 2014 51 V

Mon petit-fils Théo, 8 ans, ramasse une simple rondelle de fer rouillée sur le chemin. Ses yeux brillent : quel magnifique trésor !
Son enthousiasme m’interpelle. Qu’est-ce qui donne de la valeur aux choses ?
À l’ère de l’hyperconsommation, qu’est-ce qui mérite vraiment notre attention et notre admiration ?
Je repense aux cathédrales majestueuses ou aux gratte-ciel vertigineux. Notre attrait pour ces colosses, est-il inné ou acquis ? Quel est votre avis ?

La leçon de mon petit-fils

Pourquoi cette pièce métallique aussi banale revêt-elle une telle valeur à ses yeux ?
Elle évoque une belle journée, la douceur de l’air, les parfums de la garrigue, les chants des cigales, toutes ces choses qui ne s’achètent pas, mais qui deviennent inestimables parce qu’elles sont uniques. Théo se rappellera, chaque fois qu’il la regardera, des moments passés à la trouver, des lieux qu’il a visités, des émotions. Dans ces sensations ressenties, il pourra rêver des univers entiers.

Le bonheur, dans sa simplicité, exige moins que nous. Ce grand silencieux se niche dans la délicatesse des instants fugaces, dans des petits riens. Il scintille dans un rayon de soleil qui se faufile par l’entrebâillement d’une porte, se love dans un livre abandonné sur une table, et tourbillonne avec les volutes d’une tasse de café. Il vibre dans les rires d’enfants de la rue qui résonnent au loin comme une douce mélodie. Ouvrir son cœur, il est là, son bonheur, la véritable essence de sa richesse : dans ses expériences, ses souvenirs et ses sentiments, bien au-delà de son aspect financier.

Je préfère la valeur à l’argent !

Cathédrale, Temple, etc.

Quelle valeur dois-je accorder à cette cathédrale La Major de Marseille. Vue du bâtiment au travers des vitres du MUCEM
Cathédrale La Major — Marseille

Cette fascination pour les structures imposantes n’est pas sans liens avec notre éducation. Dès notre plus jeune âge, on nous enseigne à admirer le grand, le majestueux, le coûteux. Les livres d’histoire regorgent d’images de châteaux somptueux et de cathédrales magnifiques, présentés comme des symboles de réussite et de pouvoir.

Je comprends l’attirance pour leur beauté et leur splendeur. Cependant, cet enthousiasme et cet émerveillement ne prennent souvent en compte que l’apparence, au détriment de ce qui se cache derrière !

On ne nous parle pas des petites maisons où vivaient la majorité des gens, ou des efforts collectifs qui ont rendu possibles ces constructions monumentales. Cette emphase éducative sur le grandiose façonne notre perception de la valeur, nous amène à associer inconsciemment la taille et le coût à l’importance et au mérite.

Je reste peu sensible à ces structures, car je sais que leurs fondations s’appuient sur la misère, la spoliation, et le colonialisme. Ce qui me passionne davantage, ce sont les bâtisseurs, ces hommes inventifs, ces artistes de l’ombre qui ont œuvré à l’édification de ces monuments régulièrement au péril de leur vie.

Un goût amer

Je ressens une amertume en pensant aux origines des ressources utilisées pour élever ces édifices glacials, que l’on tente de réchauffer à grands coups d’or, de pourpre et de pierres précieuses.
Cette réflexion m’a inspiré ce haïku :

Ces grandes églises
Sous leurs pierres, vies usées
L’hiver des petits

Ce court poème capture l’essence de mon malaise face à ces monuments imposants, rappelle le coût humain souvent oublié de leur construction et de leur maintien.

J’aborde cette question de façon discrète, dans mon exposition « (In) Visible », avec la photo

 « Labeur »

image

accompagnée d’un haïku (petit poème) de Takano Suju (1893-1976)

Qui se soucie de regarder
La fleur de la carotte sauvage
Au temps des cerisiers

Je me considère comme catholique, mais je ne suis pas chrétien, je m’intéresse aux enseignements du Dharma, mais je ne suis pas bouddhiste. Je me sens plutôt déiste.

« Je ne sais pas si Dieu a réellement parlé, mais s’il le faisait, voici ce que je crois qu’il dirait au croyant :
[…] Arrête d’aller dans ces temples sombres et froids que tu as construits toi-même et dont tu dis que c’est ma maison !
Ma maison est dans les montagnes, dans les bois, les rivières, les lacs.
C’est là où je vis avec toi et que j’exprime mon amour pour toi.
Arrête de m’accuser de ta vie misérable, je ne t’ai jamais dit qu’il y avait quelque chose de mal en toi […] »

Ces extraits d’un texte attribués à Baruch Spinoza (1632-1677) présentent un dieu plus proche de l’idée que je m’en fais.

Alors, cette fascination est-elle innée ou acquise ?

Notre éducation

Une pointe d'humour sur le portail vert d'une école. « École flémentaire »
Avec un « F » comme français.

Je pense que l’admiration pour les grandes architectures est davantage le fruit de l’acquisition que d’une inclination atavique.

Notre système éducatif, formel et informel, joue un rôle crucial dans la formation de nos valeurs. Les enfants sont exposés, dès le plus jeune âge, à des récits qui glorifient la richesse, les châteaux, les trésors de pirates et le pouvoir. Les manuels scolaires placent souvent en avant les empires, les conquêtes et les monuments imposants, plutôt que les avancées sociales ou intellectuelles. Cette emphase sur le matériel et le grandiose façonne subtilement notre subconscient. Les médias et la publicité renforcent ces messages et créent ainsi un cercle vicieux : la société valorise ce qu’elle a appris à valoriser. Remettre en question ces valeurs acquises nécessite donc un effort délibéré, constant et une réflexion critique sur nos propres perceptions.


On enseigne, par exemple, à nos enfants, sans vraiment y penser, cette jolie comptine pornographique, « Au clair de la lune ». Étonné ? Regardez ici, si vous n’avez jamais analysé les paroles.

La réussite

Qu’est-ce donc que la réussite ?
Nos idéaux et nos normes sociales de succès influencent profondément nos attitudes envers ces imposantes structures architecturales. On valorise fortement la richesse et le pouvoir, dans plusieurs cultures, et on perçoit la possession d’objets luxueux comme un signe d’accomplissement personnel. Les grandes constructions, que ce soit des palais, des mausolées ou des gratte-ciel, deviennent ainsi des symboles tangibles de cette réussite, les rendant d’autant plus admirables aux yeux de ceux qui aspirent à ces mêmes idéaux.

Au bord de l'eau sur un banc, un couple partage un sandwich, au-dessus d'eux, un mât s'élève aussi haut que les immeubles, une sculpture d'un homme y grimpe.
Toujours plus haut

Paradigme

Même les chansons véhiculent ces idées, j’aimerais tant voir Syracuse.
La ville abrite le parc archéologique de Néapolis, qui comprend le célèbre théâtre grec, l’un des mieux conservés au monde, et l’Oreille de Dionysos, une grotte artificielle à la forme unique qui amplifie les sons.
Je préférerais découvrir des vestiges d’hôpitaux, de bibliothèque ou d’universités. La fouille de ces bâtiments est-elle passée sous silence et les a-t-on jugés secondaires ? Ou n’existent-ils pas ?

Que penser d’une société qui encense l’accumulation de richesse pour une élite, le paraître plutôt que l’être et ne réfléchit que sur un plan d’addition ?

Le médecin-écrivain Paul Brand a écrit que le premier signe de civilisation dans une culture n’était pas les hameçons, les casseroles en terre cuite ou les moulins en pierre, mais un fémur cassé puis guéri.

Ce fait anecdotique semble si anodin aujourd’hui, en effet, dans le règne animal, si tu te brises la jambe, tu meurs, explique-t-il. Tu ne peux pas fuir le danger, ne peux pas aller à la rivière pour boire ou chercher de la nourriture.

Cet os rompu, et rétabli prouve que quelqu’un a pris le temps d’être avec celui qui est tombé, a bandé sa blessure, l’a emmené dans un endroit sûr et l’a aidé à se remettre.
Épauler quelqu’un d’autre dans les difficultés est le point où la civilisation commence.

(lire ce complément d’information)

Ce texte apocryphe n’enlève rien à la puissance de son message, quel que soit l’auteur des lignes ci-dessus. L’idée, le geste, le symbole sont infiniment plus admirables qu’une Rolex®. (À propos, j’ai récemment découvert que « Rolex » ne s’écrit qu’avec un seul « l » — une montre si coûteuse qui ne peut pas voler, c’est le comble.1)

J’aimerais que l’on oublie le prix et qu’on privilégie la valeur ; mon côté utopiste sans doute.
Nos possessions les plus précieuses, les plus onéreuses, peuvent perdre brutalement leur attrait. Cette réalité nous confronte à une vérité élémentaire : rien n’est constant dans notre monde, même pas le plus inestimable.

Cette réflexion nous amène naturellement à considérer un concept fondamental : l’impermanence. Ce principe, central dans de nombreuses philosophies orientales, nous invite à repenser notre relation avec le matériel et le transitoire.

L’impermanence

Prenons l’exemple de l’eau pour essayer de comprendre. Elle adopte tous les aspects de récipient, sans jamais en conserver aucune, constamment en mouvement. Elle peut percer la roche sans rencontrer la moindre résistance. Elle est indispensable à tous les êtres vivants, sans rien exiger en échange.

L’admiration pour la richesse pécuniaire est-elle une vision durable et suffisante de l’existence ?

La fluctuation des biens matériels doit être estimée, on peut, sans conteste, les acquérir ou les perdre. Le bonheur et la satisfaction ne doivent pas dépendre uniquement de l’argent.

La réalité de l’impermanence des avoirs nous pousse à les considérer seulement comme un simple moyen de transaction. Ils nous permettent d’acheter des produits qui nous procurent de l’utilité, de la nourriture, un abri et des vêtements. Cependant, ils n’ont en soi pas de dimension, il ne nous représente pas.

Notre perception évolue quand nous prenons conscience de ce phénomène. Nous ne visons plus un objectif à atteindre, mais un outil pour contribuer à une vie épanouissante.

Cette notion fondamentale de l’impermanence, qui régit tout dans l’univers, nous inclus. La constante transformation, tout change, rien n’est définitif, tout est transitoire.

La compréhension de cette vérité peut conduire à une vision plus profonde de notre existence et à une plus grande liberté intérieure. Nous pouvons apprendre à réduire nos attachements aux biens matériels et aux ambitions de pouvoir, lorsque nous réalisons que tout est en mouvement continuel, que les joies et les peines sont éphémères. Cela peut nous amener à accéder à un état de détachement.

Si nous adhérons à l’idée que nous devons toujours posséder le téléphone le plus récent et le plus performant, nous sommes voués à une frustration constante.
Si nous acceptons l’impermanence de la technologie, nous pouvons apprécier notre appareil pour ce qu’il est : un outil utile.
Cette acceptation nous libère du cycle sans fin de la consommation et nous permet de trouver une satisfaction plus durable dans l’usage plutôt que dans la conquête.

Comment faire ?

La première étape consiste en une prise de conscience intellectuelle de ce concept : appréhender que rien ne soit constant et que tout soit en perpétuelle transformation.

Une observation régulière s’impose, dans un deuxième temps, pour remarquer que les phénomènes naturels, nos émotions, et notre propre corps, tous sont soumis à l’impermanence. C’est un exercice d’examen attentif et d’adhésion de ce changement incessant.

Enfin, nourrir cette compréhension autorise d’accepter les mutations inhérentes à la vie et à choisir de suivre le courant plutôt que de résister. Cette perspective permet d’atténuer la souffrance souvent engendrée par l’illusion de la permanence.

Cette force

Nos imperfections et notre vulnérabilité face à l’impermanence peuvent se transformer en force.
Si nous prenons conscience que nul n’échappe au changement, nous devenons plus humbles, plus compatissants, envers les autres comme envers nous-mêmes. Les échecs et les pertes se métamorphosent alors des sources d’apprentissage, et nous permettent ainsi de grandir et de nous élever en tant qu’êtres humains, sans ériger de superstructures.

Réflexion

IPH 5275 27 11 2022
Réflexion au Wat Ratchanatdaram Worawihan — Bangkok

Que recherchons-nous vraiment lorsque nous admirons ces grandes architectures ?
Est-ce la beauté, le pouvoir, ou quelque chose de plus profond ?

Comment pouvons-nous cultiver, dans notre société, une appréciation pour ce qui est véritablement important, au-delà des apparences et du matériel ?

En réfléchissant à ces questions, peut-être pourrons-nous, comme mon petit-fils Théo, redécouvrir la valeur cachée dans les choses simples de la vie, et trouver un sens plus intense de notre existence éphémère.

À l’ère de l’hyperconsommation, qu’est-ce qui mérite vraiment notre attention et notre admiration ?
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