Aimeriez-vous visiter un parc demain ? Le maître des lieux s’arrête à notre table, et nous lance cette proposition inattendue ; nous nous regardons, un sourire complice sur nos visages. « Oh oui ! », répondons-nous en chœur, sans même réfléchir !
Une planche craque
Créé des liens si forts
Une star d’un jour
Centre culturel Baan Vung Kalang
Nous nous intéressons réellement à la vie thaïlandaise. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous retrouvons souvent embarqués dans des visites insolites. C’est presque devenu une habitude de recevoir des propositions qui ne figurent dans aucun guide touristique.
Autour des verres
L’hôtel Three-J-Guesthouse niche son havre de paix au cœur de Kamphaeng Phet. Nous discutons installés autour de verres de bière servis comme de coutumes avec des glaçons. Je pense que les zythologues1 bondiront.
Charin Sriwangrach, à la tête de cet hôtel chaleureux, se déplace avec une énergie contagieuse. Son hospitalité attire les voyageurs, les cyclistes, ou les motards. Ses yeux bruns pétillants passent de table en table avec un éternel sourire, ses cheveux poivre et sel dépassent d’un vieux chapeau de cuir sombre.
Le salon nous enveloppe dans une ambiance exotique et nous accueille dans ses grands fauteuils taillés dans les racines d’arbres, recouverts de coussins en soie thaïlandaise. Tout ici respire la chaleur et l’authenticité. Au-dessus de nos têtes, une collection de งอบ (ngob – chapeaux de paille) emblématiques se balance doucement au rythme des ventilateurs qui brassent l’air épais de cette fin de journée. Les orchidées en fleur et les plantes, accrochées aux murs de briques de latérite rouges, semblent danser sur ce même tempo apaisant.
La proposition
Charin, dans cette ambiance conviviale, s’approche de notre table, le sourire aux lèvres, dans un anglais impeccable s’adresse à ma femme : « Aimeriez-vous m’accompagner demain pour visiter un parc culturel ? »
Cette proposition inattendue nous prend au dépourvu. Nous échangeons un regard complice, nos visages s’illuminent d’un sourire et, sans même réfléchir, nous répondons en chœur : « Oh oui ! » Comment refuser une telle invitation, surtout quand elle émane d’un hôte aussi captivant ?
Cette simple question marque le début d’une aventure insoupçonnée, d’une journée qui nous emmènera au cœur de la culture thaïlandaise, loin des sentiers battus des touristes.
Lever à 5 h
Le chant, de nos porte-bonheur, les geckos, ponctua la courte nuit dans notre chambre à la décoration simple et fonctionnelle.
Le courant d’air frais de la rivière Ping rend inutile le ventilateur ou la climatisation, source de bruit beaucoup plus désagréable.
Le voile noir couvre encore les rues qui s’animent déjà. Le parfum riche de café et de thé flotte dans le hall de l’hôtel. Charin, fidèle à lui-même, sa bonne humeur en bandoulière nous désigne les tasses fumantes.
Ce moment de tranquillité partagée, simple, chargé de bienveillance, donne le ton à la journée : tout semble possible, mais sans précipitation, dans la quiétude sereine de la campagne thaïlandaise.
En route
Nous montons à l’arrière de l’Isuzu et laissons les places de la cabine aux dames. Les premiers rayons du soleil jouent encore à cache-cache avec les nuages matinaux.
Ce simple trajet pour nous deviendra un rite de passage. L’air frais s’engouffre dans nos coupe-vent et nous revivons le sketch de Dany Boon. Les rires éclatent. Charin, au volant, nous jette un coup d’œil complice dans le rétroviseur. Les routes défilent sous les roues du pick-up, entre les champs verdoyants et les petits hameaux toujours endormis. L’atmosphère s’emplit de l’odeur du riz et de la cuisson des plats préparés en offrande aux moines. La sensation d’évasion ne cesse de grandir, nous vivons les images maintes fois vues, maintes fois rêvées, espérées, désirées !
Pas de luxe ici, mais le luxe du moment, de cette liberté sans artifices, et cela suffit à notre bonheur.


La limousine
Nous arrivons au parc, et Charin se gare près du cortège de limousines. La nature s’étend devant nous dans toute sa majesté. Une forêt de bambous gigantesques nous accueille, leurs chaumes élancés se dressant vers le ciel comme des colonnes de cathédrale. Leur vert contraste avec le tronc sombre des tecks. À leurs pieds. Les alocasias (oreilles d’éléphant) déploient leurs larges limbes pour recueillir la lumière du sous-bois. Les Epipremnum pinnatum Aureum, ces lianes géantes aux feuilles panachées, grimpent à l’assaut des cimes pour toucher les nuages.
Tout semble plus pur, plus riche en promesses. Nous pénétrons un monde différent, où chaque pas nous rapproche un peu plus de l’essentiel, de cette connexion avec la terre et la nature. Notre fidèle Charin nous désigne notre limousine, en route pour ces visites insolites.

Le confort
Je vous laisse imaginer le nid douillet d’un sac de riz posé sur une botte de paille ! Un fier destrier des champs tracte l’ensemble avec la délicatesse d’un éléphant dans une porcelaine chinoise.
Vous redécouvrez, à chaque cahot, des muscles dont vous ignoriez jusqu’alors l’existence. Une certaine poésie s’installe : le staccato du diesel se mêle harmonieusement au chant des grillons, l’échappement du moteur se marie au murmure du vent, les vibrations résonnent dans chacun de nos os, comme une symphonie improvisée…
Et vous, sur votre attelage improbable, vous laissez bercer entre ciel et terre, entre traditions et secousses, mais les montées se révèlent périlleuses plus que les descentes. La paille glisse, le sac glisse, et vous vous accrochez à… votre chapeau.
Qui a inventé les amortisseurs, déjà ?
Balcon avec vue
Nous stoppons enfin près d’un belvédère de bambou, récemment construit, qui offre une vue à couper le souffle sur la vallée. On embrasse en un coup d’œil la sérénité apparente, l’étendue verdoyante, la brume légère endosse tous les espoirs des villageois, comme nous allions le découvrir. Les montagnes alanguissent leurs courbes graciles sur l’horizon.
Le vertige me saisit face à cette immensité.
La brise porte les parfums de la forêt, un mélange enivrant d’humus et de fleurs sauvages. Le chant du นกกาเหว่า (Nok kawew-koël) résonne familier et envoûtant. Il berce avec intensité, oscille entre le mystère et l’alerte. Leur appel, presque hypnotique, m’invite à l’éveil. Cette mélodie réveille des souvenirs enfouis et vibrant. Mais les moteurs des limousines, arrivant du lointain, rompent ma rêverie. C’est un de ces moments où le temps paraît suspendu, où l’on se sent à la fois minuscule et partie intégrante de quelque chose de plus grand.

Habiter poétiquement
Je pense vivre dans ce monde comme un être contemplatif. Contempler, c’est prendre soin, éliminer tout ce qui, en nous, ressemble à de la convoitise ou de l’avidité, mais aussi à une attente ou à un projet.
Regarder et s’émouvoir de l’égalité universelle entre ce qui se trouve en face et en nous. J’ai là sous les yeux, dans cette vue, quelque chose qui a beaucoup plus de valeur qu’une cathédrale (Relire la leçon de Théo). J’aperçois un peu de mousse, plus loin des bambous, puis une fougère que le soleil éclaire comme un vitrail. Cette fougère, par sa mortalité, sa fragilité, son dépérissement, devient sacrée. Saluons ceux qui existent dans l’impermanence de la vie !
Je suis favorisé, dans mes pensées, j’ignore que Charin s’approche, sourire aux lèvres, et annonce, l’air malicieux :
— Tu dois poser pour une photo !
Voilà une demande inhabituelle pour un photographe. Je me prête au jeu.
En un clin d’œil, je me retrouve entouré d’un défilé improbable : un militaire en kaki couvert de décorations et sa garde, suivi de son homologue en bleu marine, puis d’un autre en blanc – chacun semblant plus médaillé que le précédent. Le maire, ses conseillers, le responsable de la province, celui de la région et du village complètent ce tableau surréaliste.
Ce qui devait être une photo se transforme en séance digne du Festival de Cannes. Les appareils crépitent, les smartphones se bousculent.
Je suis une star ! Mon ego augmente avec chaque flash !
Mes compagnons n’échappent pas à la même frénésie, mais, en pleine gloire, j’oublie sans peine leur sort.

Une fois cette frénésie photographique apaisée, nous remontons dans notre limousine, prêts à descendre vers le cœur de la vallée, où d’autres surprises nous attendent sûrement.
Spectacles
Dès notre arrivée au village บ้าน วุ้งกะลัง (Baan Vung Kalang) un spectacle inattendu nous accueille.
Les habitants, souriants, entonnent des chants traditionnels pour accompagner les danses. Les voix s’élèvent douces et envoûtantes. Le son du แคน (khen), un orgue à bouche en bambou, résonne comme un vent ancien qui traverse les montagnes. Quelques percussions légères rythment l’ensemble avec une délicatesse. L’harmonie des instruments s’accorde en une unique mélodie. Chaque note fusionne avec la nature environnante, pour élaborer une atmosphère calme pleine de gratitude.

Cette danse rappelle une tradition provençale, j’en ai déjà parlé dans « Une histoire d’amour ».
Les costumes colorés tourbillonnent dans l’air. Ils créent des papillons chatoyants aux teintes vives. Les percussions légères marquent le rythme, leurs battements semblant se synchroniser avec nos cœurs captivés.

Le panneau indique : « Développer le potentiel du tourisme culturel durable ». Comment ne pas les soutenir ? Après ces émouvants spectacles, nous reprenons notre visite du village.
La chute
Un petit musée célèbre l’artisanat thaï. Il abrite des trésors de créativité : une guitare fabriquée dans un vieux bidon métallique, des poteries anciennes et une collection d’objets en bambou, comme des peignes, ustensiles de cuisine, nattes tressées à la main. Ces trésors prouvent de l’existence d’une vie avant l’ère du plastique.






J’admire les couleurs lumineuses et l’adresse de ces femmes aux métiers à tisser « ceintures ». Le claquement régulier du bois, la douceur des fils enchevêtrés et la danse des doigts experts témoignent d’un savoir-faire ancestral. Chaque pièce d’étoffe transmet l’histoire de la vallée, celle de la patience et de la fierté locale.
J’oublie ma règle d’or : toujours poser le pied sur deux lames. Fatale négligence ! Le plancher, las de soutenir mes quatre-vingt-quinze kilos plus le sac photo, décide qu’il en avait assez supporté !
Un sinistre craquement sec résonne.
Un attroupement se constitue. Les villageois inquiets m’aident à me relever. Leurs murmures en thaï forment une mélodie de fond, ponctuée de quelques สบายดีไหม (Est-ce que ça va ?). L’infirmière accourt, héroïne auréolée de ses cheveux noir de jais, trousse de secours en main.
Les petits soins
Elle prend les choses en main avec un professionnalisme digne des plus grands hôpitaux. Une désinfection minutieuse débute avec des gestes précis, presque chorégraphiés. Puis, elle chasse les échardes avec une concentration d’un orfèvre.
La pose du pansement marque l’apothéose de cette improvisation médicale. Elle déroule la bande avec une dextérité surprenante et la coupe nette, et l’applique avec une délicatesse qui contraste avec la rudesse de l’environnement.
Je me laisse soigner avec gêne. Je me prête au jeu plus par respect pour sa sollicitude et son dévouement que par réelle nécessité. Ce ne sont que des égratignures superficielles, mais son sérieux face à cette urgence me touche.
Peu à peu, la tension se dissipe, et l’embarras laisse place à des sourires bienveillants. Cette mésaventure devient une anecdote à ajouter à notre collection, et mon genou arbore désormais une petite trace, souvenir discret de ce musée. Je me lève, teste ma jambe réparée avec une exagération théâtrale qui déclenche une nouvelle vague de rires.
Je remercie chaleureusement mon « médecin » improvisé. Je lis, dans ces yeux, une fierté mêlée de joie d’avoir pu aider. Cet incident a créé un lien inattendu, une connexion humaine qui transcende les barrières de la langue et de la culture.
Cette péripétie, même mineure, s’inscrit déjà dans la trame de notre mémoire, un fil de plus dans le tissu coloré de nos expériences en Thaïlande.
Tous ces rebondissements m’ont ouvert l’appétit.
Le repas



L’explosion de saveurs nous attend, les contenants démontrent l’utilité de l’artisanat thaï dans la vie quotidienne. La cuisson au feu de bois dans des bambous et des feuilles de bananier confère aux aliments un arôme unique. Le riz gluant, encore tiède, fond sur la langue, tandis que les épices chatouillent nos papilles. Chaque bouchée devient une découverte, un voyage gustatif, ce qui complète parfaitement notre aventure visuelle et culturelle de la journée.
Un salon se dresse sur un îlot au milieu de la rivière près du chant d’une petite cascade. Nous mangeons à cette table d’honneur assis sur les bancs et à l’abri sous la toiture de rameaux de palmier tressés.
Notre hôte nous offre spontanément un สายสิญจน์ (saï sin – cordon de coton sacré) pour célébrer et sceller notre rencontre.

Le retour
Ce simple « oui » lancé à Charin autour d’un verre de bière glacée s’est transformé en une visite inattendue. Nous quittons บ้าน วุ้งกะลัง (Baan Vung Kalang), les images de cette journée extraordinaire défilent dans mon esprit comme un kaléidoscope de couleurs, de sons et d’émotions. La vérité éclate soudain : nous n’étions pas des touristes, mais les premiers pionniers à fouler ce parc culturel naissant, témoins privilégiés de l’inauguration qui pourrait changer l’avenir du village.
Je caresse distraitement le สายสิญจน์ (saï sin – cordon sacré), noué à mon poignet. Il incarne un lien tangible avec ce lieu et ses habitants. Sa rupture libérera le vœu qu’il renferme, mais le souvenir, lui, restera indélébile.
Je ne suis plus une star, mais je réalise alors à quel point l’imprévu peut façonner nos découvertes les plus mémorables. Une simple invitation entrebâille la porte d’un moment unique, impossible à planifier. La vraie magie réside dans ces instants fugaces où l’on se retrouve dans quelque chose de plus grand que soi ; où les barrières culturelles s’effacent pour laisser place à une connexion pure et authentique.
Cette aventure me rappelle l’importance d’avoir le cœur ouvert et l’esprit curieux, de faire confiance aux rencontres accidentelles et de valoriser la justesse des expériences locales. Elle met en évidence les avantages d’un tourisme réfléchi et éthique, qui constitue un lien bénéfique entre nos différentes humanités.
Ces moments imprévus, ces détours inattendus hors des sentiers battus donnent tout son sel à l’exploration du monde. Le vrai luxe du voyage ne se trouve plus dans le confort ou l’exotisme des destinations, mais plutôt dans ces instants précieux où nous nous reconnectons avec l’essence même de la vie, dans toute sa diversité et sa beauté.
Qui sait, peut-être me verrez-vous, tout sourire, dans un dépliant promotionnel, en témoin improbable d’une journée façonnée par le destin, un plancher fragile, et l’incomparable hospitalité thaïlandaise !
Je redeviens une star, MA photo se retrouve sur le site www.pnrn.go.th et celle de mes compagnons évidemment…
Quelle surprise me réserve la prochaine invitation inattendue ? L’avenir seul le dira, mais si une découverte s’offre à nouveau, je l’accepte comme un préambule à une nouvelle expérience que je trouverais extraordinaire.
- Spécialiste de la bière ↩︎


