L’inattendue surprise
S’ouvrir au hasard, pour de nouvelles possibilités
Rendez-vous demain à 15 h, je vous emmène prendre des photographies sur mon lieu favori.
C’est ainsi que ดิว (Dew) lance ses invitations. Quelle chance inouïe ! Nous ne songerions pas à refuser une telle occasion. Nous sentions bien que quelque chose d’extraordinaire nous attendrait. Une appréhension s’empara de moi à cette idée. Allais-je me montrer à la hauteur ?

ชุมพร Chumphon 2023
Nous avions rencontré par hasard ดิว, Dew pour les amis, Noppadol Maitreechit, de façon plus officielle. Pantawanee, notre hôtesse, nous avait parlé d’un petit restaurant local qui servait des plats atypiques. La curiosité, cette « vilaine » qualité, nous avait poussés jusqu’à sa terrasse. Celle-ci surplombait la mangrove, perchée sur ses pilotis, avec une décoration thaïlandaise, pragmatique dirons-nous. Quelques tables simples et des chaises solides en bois nous accueillaient. Les ventilateurs perturbaient les moustiques et brassaient l’air chaud chargé des parfums iodés qui se mêle à l’eau douce du fleuve.
Tous les regards, lorsque nous arrivâmes, se tournèrent vers ces ฝรั่ง (étrangers) égarés. Cela nous amusa et nous nous installâmes. Ma femme s’assit face à la salle, par respect de la bienséance.
Nous dîmes à la serveuse, à la fin de ce repas aux saveurs atypiques :
-อร่อยดี (C’est délicieux). Un charmant ไหว้ (Jonction des mains vers le visage) nous remercia, et elle s’éclipsa pour revenir avec le chef.
Nous échangeâmes les quelques mots classiques : d’où venions-nous, où allions-nous, combien de temps restions-nous ? Nous répondîmes :
– Environ une semaine.
Nos interlocuteurs s’étonnent toujours de la longueur de nos séjours, en général, et à ชุมพร (Chumphon) en particulier. Les touristes transitent seulement pour visiter les îles dans leurs courses effrénées pour remplir leur liste de sites incontournables. Mais nous préférons rencontrer des gens plutôt que voir des lieux. Cette rencontre fortuite allait bientôt révéler ses talents insoupçonnés.
La chance nous sourit
Le chef cuisinier, de stature plus grande que la moyenne thaïlandaise, présentait une présence imposante, comme beaucoup de ses collègues dans le monde gastronomique. Son expertise et sa passion pour la bonne chère s’avérèrent vraiment « remarquables ». Au fil des échanges, nous parlâmes de photographie. Il disparut quelques minutes et revint avec un livre qu’il nous offrit. Sans aucun doute, il possédait un autre talent.
Des clichés pleins de vie sautaient des pages de papier glacé, des lumières superbes m’éblouissaient et des compositions extraordinaires me laissaient muet. Seul un petit « merci » réussit à sortir, sans doute l’effet « midinette ». Ce cadeau inattendu nous toucha vraiment, cela révèle une sensibilité artistique émouvante.
Nous nous quittâmes ce soir-là, emportant avec nous des souvenirs inoubliables, le précieux livre et l’espoir de revenir.
ชุมพร Chumphon 2025
Nous arrivons, deux ans plus tard en 2025, dans ce restaurant et tous les regards se tournent vers ces ฝรั่ง (étrangers) égarés. L’atmosphère est restée telle que nous l’avions gardée en mémoire. J’ai suivi les publications de ดิว à distance grâce au réseau internet. Nous nous réjouissons de le revoir. Nous dînons toujours avec autant de surprise. Imaginez le parfum d’une brochette au barbecue à la cuisson parfaite ou d’un pavé de bœuf, sauce aigre-douce avec un équilibre délicat, ou encore une subtile ส้มตำ (Salade de papaye verte).
Nous sommes les derniers sur la terrasse, à la fin du repas, nous demandons si nous pouvons parler au chef.
Sa haute stature se découpe dans l’embrasure de la porte, en nous voyant, un large sourire efface les années écoulées. Je le salue respectueusement selon la tradition thaïlandaise, accompagné de :
– สวัสดีครับสบายดีไหม (Bonjour, comment vas-tu ?) Il écarte ses bras puissants et m’enlace, une attitude très inhabituelle en Thaïlande.
Nous renouons le fil de nos conversations, avec certaines personnes, le temps n’a pas de prise sur la relation, et en apprenons davantage sur son parcours. Il a vécu en expatrié en Nouvelle-Zélande en tant que cuisinier, ce qui explique le métissage de ses préparations. Puis, il a travaillé pour les studios de cinéma de Bangkok, toujours entre voyages, tournages et hôtels. Mais il décida de revenir à une existence plus simple et de retourner dans sa ville natale, où il prit soin de ses parents, ouvrit son restaurant. Il déambule chaque jour avec son Sony par passion pour l’image.
Cependant, une surprise se préparait, ดิว, en souriant, nous propose de l’accompagner dans sa sortie quotidienne du lendemain. Comment refuser l’invitation d’un directeur de la photographie ?
Presqu’île, presque un autre monde
Nous retrouvons ดิว, le lendemain. Il gare son pickup, après une demi-heure de route, près du petit marché du soir, très animé. Nous enjambons un pont, entre effluves de poulet grillé et de riz parfumé, pour entrer dans un autre univers.

Ceux qui connaissent Venise ou les zones piétonnes savent que l’absence de voitures rend la ville plus humaine. Tous nos sens s’en trouvent exacerbés : nous savourons le doux clapotis de la marée montante sous nos pieds, les rires des enfants qui jouent au loin.

Nous percevons, d’une cuisine cachée au fond d’un couloir, le pok pok du pilon dans son mortier.

Le rythme sourd, sec et régulier comme un métronome résonne telle une pulsation culinaire. Les arômes s’intensifient à chaque battement, les mains expertes froissent les feuilles de basilic, puis les cacahuètes concassées craquent sous le choc. L’harmonie équilibrée emplit l’air tiède du soir. Bientôt, l’appétit s’éveille…
Et que dire des parfums de citronnelle, de menthe fraîche, ou du piquant du piment ?
Le pilon résonne
Basilic et menthe fraîche,
Parfum de l’été.
Toutes les rues, larges au maximum de deux mètres, n’autorisent que le passage d’un ซาเล้ง (triporteur). Elles rejoignent deux ponts au-dessus des eaux à chaque extrémité de l’île. Une multitude de pilotis soutiennent, hors des marées, les zones piétonnes et les habitations gagnées sur le lit du ท่าตะเภา (Thatapao).

Aujourd’hui, ดิว a envie de profiter de la lumière du soleil couchant en naviguant sur le fleuve. Quelques mots s’échangent, bien trop rapides pour que j’en comprenne le sens, mais nous voilà assis en file indienne dans un « longue-queue ». Il s’agit d’un bateau traditionnel, long et élancé, en bois propulsé par une hélice et un moteur de récupération.


Notre ami se place à la proue, Fabienne devant le capitaine tout à l’arrière et je me positionne au centre. Le moteur Isuzu, récupéré sur une vieille camionnette, ronronne et nous pousse doucement le long des berges. De grands oiseaux blancs, à notre approche, prennent leurs élégants envols et s’installent, sur leurs gracieuses pattes, juste assez loin pour rester hors de portée.

Ce ballet aérien virevolte au-dessus d’une multitude d’épaves, aux couleurs autrefois vives. Elles parsèment les rives, je me demande ce qui a bien pu arriver, mais la barrière de la langue m’empêche de connaître la raison.

Notre embarcation sert également de bac, et l’heure de la sortie d’école s’annonce, alors nous exécutons un demi-tour. Nous devons reprendre son poste. L’activité sur les navires bat son plein ; de nombreux marins rejoignent leurs bords et se préparent pour les pêches nocturnes en haute mer.

Nous accostons, mais déjà des clients attendent impatiemment de regagner leur domicile.
Nous nous éloignons du ponton, et je croise dans les ruelles que nous parcourons désormais, le regard de cette dame dans son rayon de lumière, un sourire avec mon air interrogatif :
– รูปถ่ายได้ไหม (Je peux prendre une photo ?)
– ได้ๆได้ๆ (Oui), répond la voisine dans mon dos.
– ได้ๆ (Vous pouvez) répliqua-t-elle avec un rire gêné.
Je lui montre son portrait, elle me propose une orange verte pour me remercier de l’avoir considérée. Un échange si simple, mais si riche de sens, un fruit offert devient hospitalité, émotion, un lien tissé dans l’instant.

Je dérange cette fillette, en plein repas, dans son intérieur aux couleurs acidulées et vibrantes…

Où on m’adopte
Nous poursuivons notre déambulation quand une mélodie joyeuse attire notre attention. Des fillettes, seules au monde, répètent des chorégraphies inspirées des vidéos à la mode. Nous nous arrêtons pour les admirer, à la fin de leur danse, nos applaudissements les surprennent et déclenchent des éclats de rire et des salutations enthousiastes.
Un garçonnet me tend les bras, curieux. Il fixe, fasciné, mes cheveux blancs. Un échange silencieux s’installe, fait de regards et de sourires. Il finit par m’adopter pour quelques instants, s’accroche à moi comme un petit-fils en quête de complicité. Ce moment me touche, et je pense que mes propres petits-enfants grandissent bien trop vite.

Cette scène inhabituelle attire toute l’attention des passants.
Où on veut me marier
Une dame, émue, me regarde et interpelle ดิว. Une courte conversation s’engage. Notre ami me lance :
– Elle veut t’épouser !
Je cherche, désarçonné, une réponse en vain, finalement, je finis par montrer ma main gauche. L’éclat de mon alliance suffit à provoquer un désespoir feint dans ses yeux noirs, suivi d’un grand fou de rire communicatif, à se rouler par terre.

Une pause fraîcheur

Nous nous buvons, pour faire une pause, un café frappé, au-dessus de la mangrove. Elle me conte des histoires fantastiques, et dégage une sorte d’énergie bénéfique, calme et sereine. Je savoure cet instant de grâce…
L’astre du jour tirera bientôt sa révérence, nous retournons vers le pickup.

Nous repassons sur le pont, la lumière et ses reflets sur l’eau me happent. Je m’arrête. J’entends le bruit d’un moteur, coup de chance, une embarcation rentre au port et s’approche… Je jette un สวัสดีครับ (Bonjour) au hasard, le pêcheur lève la tête, clic, je crois qu’il se trouve dans la boîte, j’espère…

Quelques photos de notre ami





Vous pouvez le retrouver sur Facebook ou Instagram
Quelle sortie !
Un après-midi intense, et pour une surprise, cela fut une surprise, je retiendrais, la gentillesse de ดิว et l’accueil de ces inconnus qui, l’espace d’un instant, ont partagé leur vie intime, en échange d’un sourire. Je les remercie profondément et accepte leurs cadeaux comme les plus inestimables présents. Ces moments de bonheur, je vous les offre aujourd’hui pour qu’ils se multiplient. Vous détenez le pouvoir que ces instants perdurent. Ne les gardez pas pour vous. Faites-les circuler. Ils deviendront inoubliables…


